Juifs ultra-orthodoxes et pandémie : Protéger la vie ou protéger un mode de vie? 2e partie

Le contexte politique n’est pas homogène entre Israël, la ville de New York et la région de Montréal, ce qui se traduit par des communautés haredi exhibant des comportements différents.

Les communautés haredi sont très importantes en Israël (autour de 1.1 million de personnes dont quelques centaines de milliers de hassidim en 2018). La ville de New York comprend la plus importante population haredi des États-Unis qui se chiffre à quelques centaines de milliers de hassidim et lithuaniens.


Le cas d’Israël

Les haredim en Israël sont accusés par les principaux médias et certains chefs politiques laïcs israéliens de laxisme en matière de lutte contre la pandémie, en raison des fréquentes violations des règles de confinement par une minorité importante au sein de ces communautés.


A Bnei Brak, une ville à forte majorité haredi, un autobus municipal a été incendié et son chauffeur battu par de jeunes haredim. Des équipes de tournage de télévision ont vu leurs véhicules vandalisés. De plus, trois enterrements majeurs de plusieurs milliers de personnes chacun ont eu lieu, malgré les tentatives infructueuses du PM Netanyahou et de la police de convaincre les leaders religieux d'empêcher ce genre de rassemblements.


L’apparente réticence du gouvernement Netanyahou et de la police à interdire ces grands rassemblements ou à pénaliser sérieusement les fauteurs de troubles a déchaîné la colère des citoyens et des médias israéliens. Ainsi la police a été critiquée pour ne pas avoir appliqué efficacement les mesures sanitaires dans les communautés haredi contrairement aux lieux fréquentés par des laïcs ou le nombre des contraventions est disproportionnellement élevé.


Ces violations sont tolérées, voire encouragées, par certains hauts responsables haredi alors que les taux de morbidité et de mortalité dans leurs communautés sont disproportionnellement plus élevés que dans tout autre groupe de la société. Selon les porte-paroles des communautés haredi, les violences ou le manque de respect des directives seraient dus à certains dirigeants influents des courants haredi extrêmes dont “la faction de Jérusalem” lithuanienne.


Cependant, le professeur Kimmy Caplan, un expert sur les haredim à l'Université Bar-Ilan en Israël, y voit d’autres raisons à ces vio;ations, comme le fait d'être déconnecté de la réalité. Ainsi, en référence au rabbin Kanievsky, le chef religieux d’une importante communauté lithuanienne qui a refusé de discuter du problème avec le PM Netanyahou, il a déclaré : «Nous parlons d’une personne qui vit dans une bulle depuis plusieurs années. L'homme a 93 ans. Je n’enlève rien à sa sagesse, mais il est à bien des égards détaché de la réalité. "


En fait, on assiste à l’effritement du leadership haredi en Israël face à la lutte à la pandémie. Ce leadership semble avoir peu de contrôle sur ceux qui emploient la violence et refusent de respecter les normes sanitaires. Ces leaders religieux ont perdu beaucoup de crédibilité auprès de la majorité des Israéliens. Selon Anshel Pfeiffer, un éminent journaliste de Ha’aretz, “aucune communauté juive israélienne ne s'est jamais permise de s'opposer aussi ouvertement au gouvernement (israélien)”.


Étant donné leur forte représentation politique à la Knesset, soit 13 % des sièges, les haredim choisissent généralement de faire partie de la coalition gouvernementale en échange d’avantages politiques pour leurs communautés respectives, comme par exemple un système d’éducation autonome, l’annulation de la conscription militaire et l’imposition de restrictions religieuses à toute la société (mariage, divorce, enterrement, conversion, cacheroute, respect du shabbat). Cela donne aux partis politiques haredi un poids politique démesuré car ils constituent souvent la balance du pouvoir dans les coalitions gouvernementales, souvent de droite, depuis de nombreuses années.


Le cas new-yorkais

Des membres des communautés haredi de la ville de New York, aussi n’ont pas respecté les directives de la santé publique malgré les avis émis par plusieurs centaines de rabbins. De nombreux haredim ont protesté violemment contre la police et ont même attaqué des journalistes et blessé grièvement un membre de la communauté hassidique qui les encourageait à respecter les normes sanitaires. Selon un expert new-yorkais de la communauté haredi, Jacob Kornbluh, il existe plusieurs raisons à ces protestations : la méfiance envers l’État, la défense de l’autonomie religieuse, la croyance des contre-vérités véhiculées par l’ex-président Trump sur la pandémie, l’absence de communications adéquates en yiddish par les autorités et la perception que les communautés haredi sont discriminées par les mesures sanitaires.


L’organisation représentant les communautés orthodoxes des États-Unis -haredim et orthodoxes modernes- (Agudath Israel of America) conjointement avec le Diocèse catholique de Brooklyn ont porté la question du bien-fondé des directives dans les lieux de culte devant la Cour de justice. La Cour d'appel fédérale a jugé que les limites de capacité émises par l’État de New York dans les lieux de culte dans les zones chaudes constituaient une violation de la liberté religieuse. Un procès similaire porté par des groupes religieux protestants a eu lieu en Californie où la Cour suprême des É.-U. a aussi déclaré que les restrictions de culte en salle durant la pandémie en Californie violaient les droits constitutionnels religieux.


Conclusion

Des trois cas observés sur la base d’informations provenant des médias et de quelques travaux de recherche, j’en arrive aux conclusions suivantes :

- Les communautés haredi, qu’elles soient hassidiques ou lithuaniennes, ont choisi à différents degrés de respecter les directives sanitaires des autorités gouvernementales.


- Les avis des leaders haredi touchant les directives sanitaires peuvent être contradictoires car ils varient selon chaque leader religieux. La dynamique de coopération entre les leaders religieux et les autorités publiques varient aussi selon le leader religieux, le poids démographique de leurs communautés, l’autorité gouvernementale et l’existence d’une décision de la Cour.


- De tous les cas observés, les communautés hassidiques du Québec se sont montrées les plus coopératives avec les autorités publiques, même s’il y a eu des manquements au respect des directives sanitaires, comme ce fut le cas d’ailleurs de la part de beaucoup d’autres Québécois. Ces manquements semblent avoir été causés i) par certains membres des communautés pour des raisons religieuses qui leur sont propres, comme celle de Boisbriand dans la région de Montréal, et ii) par les dirigeants religieux de l’ensemble des communautés hassidiques en raison de leur interprétation des directives parfois confuses des autorités publiques. Les leaders hassidiques n’ont donc pas hésité à avoir recours aux tribunaux québécois pour défendre leurs droits. Même si la Cour leur a donné raison, les leaders hassidiques se sont efforcés de garder des contacts ouverts avec les autorités publiques tout en admettant qu’il sera désormais plus facile à leurs membres de respecter les nouvelles directives sanitaires.


- Les communautés haredi new-yorkaises se sont montrées plus ou moins coopératives avec les autorités publiques tout en fermant les yeux sur les manquements aux directives et les dérapages violents de certains de leurs membres. Tout comme au Québec, les leaders hassidiques ont eu recours aux tribunaux américains qui leur ont donné raison pour des motifs de droit constitutionnel


- Les communautés haredi d’Israël se sont démarquées en se comportant de manière fortement autonome et conflictuelle par rapport aux autorités gouvernementales. Les manifestations violentes ont été des plus sérieuses. Les manquements au respect des directives sanitaires ont été spectaculaires, voire irrespectueux, à l’endroit de l’État. - Contrairement à ce qui a été observé au Québec et aux É.-U., le gouvernement israélien a ménagé les communautés haredi de crainte de perdre leur appui politique à l’aube des élections de mars prochain, ce qui l’a amené à pratiquer une politique de “deux poids deux mesures” dans les sanctions envers les communautés haredi et le reste de la société.


Pour le judaïsme en général, la protection de la vie est une valeur suprême, mais pour une minorité importante de haredim, il semble, selon Anshel Pfeffer, que ce soit la “protection du mode de vie qui est suprême ”. Cette protection du mode de vie a pu être exercée de manière efficace en Israël grâce à la marge de manœuvre politique que les partis haredi israéliens détiennent à ce jour.


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