La religion, une source majeure de conflit en Israël

Dernière mise à jour : 15 mai 2021

Par David Cohen


Suite à mes deux articles publiés en février 2021 sur le monde des ultra-orthodoxes ou haredim dans le contexte de la pandémie[1], il est normal de se demander pourquoi la religion est une source majeure de conflit en Israël, qui sont les principaux acteurs et quelle est la place de la religion dans l’État.


Les différents courants du judaïsme en Israël

Il existe trois courants principaux de judaïsme en Israël. Les haredim qui comptent pour 12.5 p. cent de la population juive en 2020, représentent le groupe le plus fondamentaliste religieux en Israël. Les Juifs « orthodoxes modernes » qui incluent les juifs religieux et ultra-religieux (12 p. cent), constituent un courant nationaliste voire ultra-nationaliste sioniste qui harmonise l’observance de la loi canonique juive (halakha) avec la modernité. Les juifs traditionnels ou conservateurs suivent les traditions juives tout en demeurant flexibles dans l’observation de la loi juive. Il existe un courant minoritaire (autour de 4%) en pleine croissance, c’est le judaïsme réformé importé des États-Unis, qui suit une voie très libérale. Les laïcs, le groupe juif le plus important (près de 50%) adhèrent à un judaïsme qu’ils considèrent comme une culture et une histoire partagée.


Débat sur le rôle et la place de la religion dans l’état

Depuis plusieurs décennies, il existe un domaine de désaccord profond, parfois féroce et violent, sur le rôle de la religion dans la sphère publique et la relation entre la religion et l'État.

La religion en Israël est régie par un système qui remonte à la période pré-étatique sous l'Empire ottoman. A l’aube de la déclaration d’indépendance de l’État d’Israël, le leadership sioniste, essentiellement laïc, craignait que la communauté haredi ne s’oppose à la création de l’État et désirait reconstruire le monde de l'étude religieuse juive suite à sa décimation après l’ l'Holocauste. En effet, le leadership jugeait que cela avait une grande importance historique et culturelle pour la société juive et qu’à terme, il finirait par s’assimiler au monde moderne. Pour gagner son soutien, David Ben Gourion, alors leader du mouvement sioniste, garantit aux dirigeants ultra-orthodoxes que l'État juif prendrait en compte la loi juive dans quatre domaines: le shabbat serait le jour de repos hebdomadaire, la cacheroute serait observée dans les institutions étatiques, le statut personnel et de la famille (mariage, divorce, enterrement, conversion) serait déterminé par la halakha, et le système scolaire religieux serait autonome par rapport au système scolaire public.


Donc, contrairement aux autres démocraties libérales, il n’existe pas en Israël de séparation de la synagogue et de l’état dans certaines sphères de la vie familiale.


Le jour de shabbat

Dans les années 70, l’État d’Israël a dû fait face à plusieurs conflits parfois violents touchant le respect du shabbat. Les cours de justice ont joué un rôle important sur la place de la religion en limitant parfois l’autorité du rabbinat ultra-orthodoxe afin de protéger les individus de la coercition religieuse. Il s’ensuit que le caractère spécial du shabbat comme jour férié s’effrite avec le temps. Bien que le transport en commun ne fonctionne quasiment pas durant le shabbat, à part dans les localités non juives, de nombreux centres d’achat et la presque totalité des cinémas restent ouverts.


Conversion au judaïsme

La conversion est l’une des questions les plus brûlantes touchant la religion et l’État. En Israël, la Loi du retour permet à tout Juif et à sa famille (conjoint, enfants et petits-enfants) même non juive d’immigrer en Israël et de devenir citoyen. Selon cette loi, est juive, toute personne dont un des grands-parents est juif ou qui est mariée à un juif ou s’est convertie au judaïsme. Cependant cette définition est contraire à la loi du rabbinat officiel qui considère qu’un Juif doit être né d’une mère juive ou être converti selon le rite orthodoxe.


Une fois devenu citoyen d’Israël, un immigrant qui n’est pas juif selon la définition du rabbinat et qui veut se marier ou qui désire être enterré dans un cimetière juif devra se convertir au préalable selon le protocole ultra-orthodoxe. Un grand nombre d’Israéliens (400 000) issus de l’immigration provenant de l’ancienne URSS (1 million) ne sont pas considérés comme Juifs par le rabbinat. Ces derniers refusent de se convertir par principe selon le rite orthodoxe. En fait, comme ils se sentent exclus, ils ne portent pas dans leur cœur le rabbinat, tout comme la grande majorité des Juifs israéliens, et c’est ce qui explique la naissance il y a plusieurs années d’un parti laïc russophone (Israel Beteinou) anti-ultra-orthodoxe.


Deux décisions récentes de la Cour suprême ont statué que le rabbinat orthodoxe n’avait plus le monopole des conversions en Israël. Ainsi un immigrant non juif peut maintenant être converti en Israël par un rabbin non orthodoxe (2021) ou par un rabbin orthodoxe indépendant du rabbinat officiel (2016) et obtenir la citoyenneté israélienne selon la Loi du retour. La plus récente décision a été saluée par les courants juifs non orthodoxes en Israël et les juifs conservateurs et reformés américains. Au contraire, les partis haredi promettent de défaire par une loi de la Knesset, la récente décision de la cour.


La conscription des haredim

Les étudiants haredi des yeshivas ultra-orthodoxes devraient-ils être obligés de servir dans l'armée ou le service national civil ? C’est une question brulante depuis plusieurs décennies. Le service militaire israélien sert de creuset social visant à renforcer la citoyenneté israélienne et le vivre ensemble.


Les hommes qui étudient dans ces yeshivas peuvent différer leur service militaire contrairement aux Juifs non haredi. Les femmes haredi en sont exemptées. Lorsque l'accord sur le report du service militaire a été institué en 1948, il ne s'appliquait qu'à environ 400 hommes. Avec le temps, ce quota va exploser. En 2018, 5000 haredi sont exemptés du service militaire sur 7000 qui y sont admissibles alors que 500 d’entre eux se joignent au service civil sur 2000 qui sont éligibles. Depuis la création d’Israël, ce sont des dizaines de milliers de jeunes haredi qui ont évité la conscription ou le service national civil.


Au cours des dernières années, le nombre d'hommes haredi servant dans l'armée (généralement dans des unités religieuses séparées afin de faciliter leur recrutement) ou dans le service civil a crû quelque peu pour atteindre un plateau en 2015.


Les arrangements sur le report du service militaire ont changé plusieurs fois en 70 ans avec beaucoup d’acrimonie mais sans résoudre le problème. Une action en justice contre le système actuel de quotas est en cours.


Mariage et divorce

Les lois sur le mariage et le divorce sont imposées aux citoyens israéliens, quelle que soit leur religion, chaque dénomination (juifs, musulmans, chrétiens, etc.) ayant sa propre cour religieuse.


Selon la loi juive, certains couples ne peuvent pas se marier. Par exemple, un Juif ne peut pas épouser un non Juif. La loi juive ne traite pas les hommes et les femmes de la même manière. Ainsi, une femme peut se retrouver enfermée contre son gré dans son statut de femme séparée qui ne peut se remarier sauf si son mari lui accorde un divorce religieux ou renoncer à ses droits de femme divorcée. Ces arrangements religieux portent atteinte au droit à l'égalité des sexes comme le juge une forte majorité d’Israéliens.


Les tribunaux civils israéliens ont développé diverses solutions pour atténuer ces problèmes. Par exemple, ils ont amélioré le statut des conjoints de fait, qui jouissent de nombreux droits comme s'ils étaient légalement mariés. De même, ils ont reconnu les mariages civils et gais de juifs célébrés en dehors d'Israël. Les tribunaux civils sont également intervenus pour régler diverses questions liées au divorce.


La bataille juridique se poursuit visant à modifier le système actuel en cherchant à faire adopter une loi sur l'état civil des personnes


Pluralisme en prière au mur occidental

En 2017, le gouvernement israélien reniait et gelait un accord qui avait été longuement négocié avec les dirigeants des communautés de la diaspora (principalement américaine) sur un espace permanent de prière pluraliste au Mur occidental à Jérusalem ainsi que sur l'établissement d'une gestion conjointe de la zone pluraliste incluant les représentants du judaïsme non-orthodoxe, le courant majoritaire dans la diaspora. Le gel de l'accord a été provoqué par l'opposition du rabbinat orthodoxe qui voulait garder son monopole sur la gestion du site. Les dirigeants juifs américains ont considéré l'action du gouvernement comme une insulte et cela a créé une énorme fissure et une méfiance profonde à l'égard du rabbinat orthodoxe israélien et du gouvernement Netanyahou.


En fait, Israël est probablement le seul pays démocratique au monde, qui discrimine certains juifs en raison de leur croyance. La Grèce est une autre exception dans la mesure où sa constitution considère la religion orthodoxe comme « dominante » dont le clergé fonctionnaire est rémunéré par l’État.


Le prochain article traite de la question de savoir si les haredim embrassent ou rejettent la modernité.



[1] https://www.daviddcohen.com/post/juifs-ultra-orthodoxes-et-pand%C3%A9mie-prot%C3%A9ger-la-vie-ou-prot%C3%A9ger-un-mode-de-vie-1e-partie https://www.daviddcohen.com/post/juifs-ultra-orthodoxes-et-pand%C3%A9mie-prot%C3%A9ger-la-vie-ou-prot%C3%A9ger-un-mode-de-vie-2e-partie

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